16 janvier 2014 – 11h 31

… Elle entendit le bruit de talons sur le sol. « Clic, clac, clic, clac », les pas étaient pressés et se rapprochaient d’elle.

-Walther ! s’indigna le propriétaire des talons.

Elie reconnut en grimaçant la voix de Katia. Cette dernière voulait paraître blasée, mais son ton trahissait un mélange de colère et de pitié.

Elie sentit l’étreinte de l’homme se desserrer, et le pistolet quitta sa gorge. Elle respira enfin, et détendit ses poignets.

-Walther, qu’est-ce que cela veut dire ? reprit Katia.

-Allons, Katia, je ne fais que suivre tes ordres, ne fais pas comme si…

Katia lui coupa la parole :

-Je ne vois pas de quoi tu parles. Je ne t’ai jamais demandé de lui faire peur.

« Ca, elle en est capable toute seule », songea Elie. Elle observa attentivement l’expression faciale de Katia. Celle-ci avait un visage neutre, ne laissant rien paraître de ses émotions. Elie se souvint de ce qu’elle lui avait dit dans la salle. Si le but était de lui faire peur, c’était réussi. Mais Elie s’ordonna à elle-même d’oublier cela. « Allez, Van Trik, s’encouragea-t-elle. Reprends-toi ».

-Katia, qu’est-ce que tout cela veut dire ? demanda-t-elle d’un ton neutre.

-Suivez-moi dans mon bureau. Je vais tout vous expliquer. Quand à toi, Walther, tu ferais mieux de décamper…

Elie surprit sur le visage de Walther un regard sceptique, avec une pointe de colère envers Katia. Cette dernière avait déjà tourné les talons, et Elie s’empressa de la suivre.

-Ou sommes-nous ? demanda-t-elle en la rattrapant.

Elles traversaient actuellement un long couloir aux murs gris, dont les rares fenêtres éclairaient à peine les deux silhouettes.

-Nous sommes dans l’immeuble jouxtant celui ou nous nous trouvions avant le début de la formation.

-Et où allons-nous ?

-Dans l’immeuble ou nous nous trouvions avant le début de la formation. Cessez de poser des questions, je vous prie. Je répondrais à tout dans mon bureau.

Elles continuèrent à marcher silencieusement. Un instant plus tard, elles arrivèrent devant une porte, que Katia ouvrit avec une petite clé, qu’elle rangea dans sa poche.

Elie plissa les yeux ; la lumière dans cette pièce était beaucoup plus intense que dans le couloir. Elle reconnut le bâtiment dans lequel elle se trouvait quelques heures seulement plus tôt. Elle avait l’impression qu’une éternité la séparait de cette heure. « Haussman Invest Immobilier, tu parles, » ricana-t-elle silencieusement.

Katia monta exactement les mêmes escaliers que ce matin, et Elie la suivit. Une fois arrivées dans le bureau de Katia, elle invita Elie à reprendre place sur le siège. Il n’avait pas bougé depuis la dernière fois.

Les deux femmes se regardèrent en chiens de faïence, méfiantes l’une de l’autre. Elie, cependant, avait retrouvé son air blasé, comme si elle ne savait pas ce qu’elle faisait là. Avachie sur sa chaise, elle hésitait à poser les pieds sur la table et à demander si elle ne pouvait pas avoir un paquet de chips. Mais elle se dit intérieurement qu’elle ne tenait pas trop à se refaire traiter en ennemie.

Finalement, Elie brisa le silence :

-Tout ça pour ça ?

Katia haussa un sourcil. Sa manière d’être assise bien droite sur sa chaise énervait Elie au plus profond d’elle-même.

-Que voulez-vous dire ?

-J’ai été enfermée pendant plusieurs heures dans une salle, seule, à courir sur un tapis roulant, à faire des énigmes, à me faire traiter de rat, tout ça pour revenir ici juste après.

-Ironique, en effet.

-N’est-ce pas ?

Katia sourit pour faire bonne mesure, mais ses yeux maintenaient une certaine distance, empêchant un échange franc.

-Le but de cette matinée était de vous faire comprendre le mode de fonctionnement de la BissecCorp.

-Je ne vois pas en quoi…

-Vous vous retrouverez sûrement dans des situations comme celle-ci, des situations où vous n’aurez plus aucun repère, et où vous vous remettrez en question.

-« Vous vous retrouverez » ? Quand ?

-Durant une de vos missions, très probablement.

Un ange passa. Katia continua :

-Savez-vous seulement à quoi vous vous êtes réellement engagée en acceptant de devenir la taupe de la BissecCorp ?

Elie soupira lourdement. Elle aurait aimé pouvoir répondre que oui…

-Pas concrètement. J’ai plein de questions, vous savez. Tout ça est très flou pour moi, mais si j’ai bien compris, vous êtes des sortes de justiciers.

-On peut dire ça.

Katia sourit d’un air narquois. Cette Marnie avait l’air un peu naïve, à s’engager comme ça sans savoir de quoi il retournait… Il faudrait travailler sur ça.

Elie continua :

-C’est tellement cliché… J’imagine également que je devrais vous faire confiance.

Katia prit un air des plus sérieux.

-Marnie… Vous devez nous faire confiance. C’est primordial. Sans votre confiance, ce réseau de drogue, le CERDH, se développera dans le monde.

Elie parut indignée, mais elle refoula ce sentiment, se contentant de demander froidement :

-Alors, pourquoi essayer à tout prix de faire de moi une machine, un sujet ?  Pourquoi toutes ces insultes, dans la salle de l’expérience ? Et pourquoi je me retrouve juste après avec un Makarov 9mm sur le cou ?

Katia soupira.

-Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, car vous avez franchement fait preuve de mauvaise volonté avec la boîte, avouez-le. Il vous fallait un coup de pied là où je pense pour vous remotiver.

-Mais…

-Ensuite, coupa Katia, vous devez comprendre.

Elle soupira encore. « Peut-être qu’elle est asthmatique », pensa Elie.

-Marnie, vous devez être une machine. Vous devez vous considérer comme telle si vous voulez survivre. Vous comprenez bien que, si vous arrêtez de coopérer maintenant, nous devrons vous tuer. Vous en savez trop.

Elie réfléchit. Elle n’était pas sûre d’avoir envie d’être une machine… Il devait y avoir plus fun dans la vie. Mais bon ! Comme disait feu son grand-père, « qui pisse face au vent récolte ce qu’il sème ! » Elle pensa au brave homme en souriant avec nostalgie.

Le cliquettement du stylo de Katia la ramena à la réalité.

-Hum, oui, bien sûr, assura Elie.

Elle ne savait même plus de quoi elles parlaient, mais ça ne ferait pas très pro de redemander le sujet de la conversation. Elle changea donc de sujet :

-Qui est ce charmant Walther ?

Elle avait demandé ça pour essayer de paraître intéressée et volontaire. Un peu de fayotage ne faisait de mal à personne, surtout quand on avait eu un flingue à la gorge cinq minutes plus tôt. Malheureusement, la question n’eut pas l’effet escompté… Katia arrêta de faire claquer son stylo, ses pupilles se rétractèrent. D’après la série préférée d’Elie, quand les pupilles de quelqu’un se rétractaient, ce n’était pas bon signe. D’ailleurs, elle répondit à la question par un simple :

-Oh, ne faites pas attention à lui.

Sa voix, parfaitement posée, n’était pas tout à fait en accord avec son visage crispé. Elie préféra ne pas insister…

-Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? demanda-t-elle.

Katia se redressa. Clairement, c’était son domaine d’expliquer les choses :

-Vous allez rentrer chez vous, comme d’habitude. Vous allez recevoir quelques mails de cette adresse : « bssccrp@uert.com ». Certains concerneront vos missions, d’autres des évènements à venir, etc. Tout sera fait pour que vous ne soyez pas surprise de vous retrouver dans quelque situation périlleuse.

-Bien.

-Aussi, vous recevrez vos formations. Ca vous demandera quelques heures de travail en plus.

-Pardon ? Vos trucs, là, les formations, n’auront pas lieu ici ?

Katia eut un petit rire.

-Nous sommes une associations, Marnie, pas une université. Nous n’avons pas le temps de vous donner des cours.

-D’accord…

-Vous lirez des livres, apprendrez des choses sur la psychologie humaine, étudierez les fiches que nous vous enverront. Vous développerez votre logique, votre capacité d’adaptation. Vous serez totalement autonome. Vous suivez ?

-Oui, je pense.

-Ne vous inquiétez pas trop. Vous serez guidée tout au long des mois qui suivent.

Elie trouva que cette phrase avait des consonances de programme minceur.

***

12, rue Ernest Ronan – Sèvres / 16 janvier 2014, 20h22

On sonna à la porte. Le chien aboya. Mme Jammie, femme dont l’âge ne se disait point, gentille commerçante de la petite ville de Sèvres, alla ouvrir.

-C’est pourquoi ? demanda-t-elle.

Devant elle, un homme et une femme en uniforme de policier se présentaient. La mine sombre, ils leur montrèrent leurs badges respectifs, et la femme lui demanda :

Mme Pénélope Jammie ? C’est bien vous ?

La dénommée hocha la tête, sourcils froncés. Que venaient faire ces policiers ? Si c’était encore pour un sondage quelconque, ils pouvaient passer leur chemin !

Nous avons une triste nouvelle concernant votre mari, monsieur Ulis Jammie. Il est hélas décédé de multiples fractures et d’une intoxication du foie.

Mme Jammie ne dit rien, l’air profondément choqué.

-Nous sommes désolés, reprit la femme. D’après l’enquête, après avoir ingéré une quantité astronomique de paracétamol, monsieur Jammie s’est jeté de la fenêtre de l’appartement qu’il avait loué.

-Vous plaisantez ? s’écria Pénélope, les larmes aux yeux. Mon mari ! Je lui avait dit que ce travail ne lui apporterait que des malheurs ! Ah, mais que vais-je devenir ?

Et elle s’effondra dans les bras des policiers, qui lui apportèrent leur condoléances et lui montrèrent les papiers administratifs.

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Écume d'une plume
48.0cm

Ecume d'une plume est une fille qui aime beaucoup écrire et dessiner. Elle fait également la cuisine à ses heures perdues, la quiche lorraine étant sa spécialité. Elle essaye de faire des histoires simples à comprendre, mais se retrouve toujours avec quarante personnages sur les bras... En même temps, on ne suit pas facilement une Balance. Elle ne sait pas trop ce qu'elle aimerait faire plus tard, ce qui lui pose un problème lors des grands repas de famille, quand on lui pose la question.

Publié dans Projet 1
4 commentaires
  1. Miss Gurbar

    39 338

    Miss Gurbar :

    C’est super d’introduire une autre histoire parallèle ! Ça fait de nouveaux personnages, et moi j’aime beaucoup. Certains passages m’ont fait rire, et ton texte est vraiment bien ;)

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    • Écume d'une plume

      74 347

      Écume d'une plume :

      En fait, ce ne sont pas de nouveaux personnages… J’ai pensé être assez explicite, mais il s’agit en fait de l’homme qui s’est suicidé au prologue, tu vois de quoi je parle ? Mais de toute façon, ça sera dit plus clairement par la suite. ;-)

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      • Miss Gurbar

        39 338

        Miss Gurbar :

        Ah… Bah j’ai pas compris ça… En fait, j’avais oublié qu’un mec s’était suicidé. Puis même la femme est un nouveau personnage, non ?

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        • Écume d'une plume

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          Écume d'une plume :

          Oui, mais je ne sais pas si on va en reparler par la suite, donc…

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