Dans le noir

Mon esprit sort peu à peu de la léthargie dans laquelle il est plongé. Tout me semble de plus en plus clair : mes pensées, mes souvenirs… Tout s’organise bien mieux. J’attends que le brouillard se dissipe totalement et que je me réveille pour de bon. J’attends. Encore une minute, ça va venir. C’est bizarre, je ne sens pas mon corps, je ne me sens pas respirer, pas plus que je ne sens mes membres retrouver leur énergie. Je ne les sens pas du tout. Je n’éprouve ni douleur, ni soulagement, rien. Encore plus curieux : je ne suis même pas anxieuse à l’idée de ne pas percevoir mon corps. Ce simple fait devrait me faire paniquer et pourtant je ne ressens rien. Je guette l’arrivée de la peur, sans résultat. Cette attente ne m’angoisse pas non plus. Tout ce que j’éprouve, c’est du scepticisme.
Je décide de me focaliser sur mes derniers souvenirs d’avant mon évanouissement. Enfin, plutôt devrais-je dire avant qu’on ne m’aide à m’évanouir.
Je rentrais du travail et me dirigeais vers mon appartement, il était un peu plus de vingt heures trente, j’avais regardé la pendule juste avant de quitter la librairie. Il faisait déjà noir, comme souvent. J’avais envisagé de prendre un taxi puisqu’il pleuvait et que je ne voulais pas attendre à l’arrêt de bus. Quand je sortis du magasin, un bus était arrêté, quelques mètres plus loin. Je courus sous la pluie et pris le bus qui m’amena à quelques pâtés de maisons de mon immeuble.
J’étais au carrefour juste après l’arrêt de bus, attendant que le petit bonhomme vert s’allume. Il n’en eut pas le temps. Un homme probablement m’avait attrapée par derrière et collé un mouchoir, sans doute imbibé de chloroforme sur ma bouche et mon nez. Je m’étais débattue mais j’étais déjà engourdie par le chloroforme et je m’écroulai.
J’essaie de me concentrer sur les détails de la rue. Elle était mal éclairée, seulement quelques réverbères au niveau de l’intersection. Il n’y avait aucune voiture sur la route, donc aucun témoin. Mon agresseur avait dû épier mes faits et gestes car je prenais toujours ce chemin, que ce soit à pied ou en bus. Emprunter chaque jour le même itinéraire me rassurait mais cela faisait aussi de moi une cible facile. Un peu avant le carrefour, il y a une ruelle sombre, peu fréquentée. Un van y est garé, un peu en retrait par rapport au trottoir. Il s’agit probablement du véhicule qu’il a utilisé pour me transporter.
Je focalise mon attention sur le fourgon et remarque qu’il y a un individu plutôt grand à l’arrière, immobile, partiellement masqué par le véhicule. Mon agresseur aussi était grand, environ un mètre quatre-vingt, j’ai pu le sentir quand il m’a serrée contre lui pour m’empêcher de m’échapper. Ses bras ne semblaient pas très musclés mais il restait beaucoup plus fort que moi. Je suppose qu’il s’agit de la même personne. Je remarque un détail qui m’avait échappé jusque-là : la rue est anormalement peu éclairée. Habituellement, il y a un réverbère tous les cinq mètres. Je remonte donc le fil de mes souvenirs j’au lampadaire le plus proche. Il est bien là mais, comme tous les autres sur quelques mètres, il est éteint. Il y a des morceaux de verre à terre, ce que je n’avais pas remarqué en y passant à pied.
Se pourrait-il que l’agresseur ait cassé les luminaires ? S’agit-il d’une coïncidence ? Si la première hypothèse est la bonne, alors cet homme doit être très organisé, prévoyant ? Il devait savoir que je passerais par cette rue, que je m’arrêterais à ce croisement. Ce qui appuie l’idée qu’il m’ait suivie quelques temps, comme un prédateur.
Je m’interroge sur ses motivations. L’argent peut d’ores et déjà être écarté des mobiles potentiels : mes parents ne sont pas très riches, j’en veux pour preuve le fait que je vive sur la bourse et que je sois obligée de travailler à temps partiel pour payer mon loyer et financer mes études. Donc pas de rançon au programme. Je peux aussi rayer de la liste l’hypothèse du règlement de comptes : je ne fais partie d’aucun gang, aucun groupe quelconque, je n’ai que très peu de contacts. De même pour l’ancien petit-ami qui veut renouer, puisque je n’ai jamais eu de relation amoureuse, ni d’histoire d’un soir ou quoi que ce soit de ce genre. Les seules personnes avec lesquelles je communique sont mes parents, mes professeurs et mes camarades de la fac. Il y a aussi mes collègues au travail mais nous ne sommes pas très liés. Cependant, hormis mes parents, tous restent suspects.
Il est également improbable que l’agresseur m’ait enlevée pour faire pression sur ma famille : mes parents sont ouvriers dans une entreprise de fabrication de chaussures. Ils n’ont pas de responsabilités particulières au sein de la communauté, ils sont appréciés des voisins, rien de très intéressant pour mon agresseur toutefois.
Restait le désir sexuel, le mobile scientifique – peut-être voulait-il m’utiliser comme cobaye pour tester un médicament. Est-ce pour cette raison que mes sens ne répondent pas ? Si cette paralysie est causée par une drogue, se peut-il que je sois plongée dans une sorte de coma ? on supposait que les patients qui étaient dans cet état pouvaient entendre ce qu’il se passait autour, hypohtèse qui entrait en contradiction avec l’idée de cette paralysie. Néanmoins, aucune preuve ne peut à ce jour attester de cette théorie. De plus, il n’est pas sûr que je sois dans le coma, c’est seulement la seule idée qui me vienne à l’esprit pour expliquer l’absence de sensations.
Enfin, il se peut aussi que mon geôlier ait une pathologie mentale. Dans ce cas, il peut avoir nombre de motifs pour m’avoir attaquée : il se peut qu’il soit psychotique, auquel cas voit-il possiblement en moi une menace, un symbole, un lien entre ses hallucinations et moi. Il faut aussi envisager l’hypothèse d’un délire mystique ou d’un crime satanique, bien que ceux-ci n’impliquent que rarement des victimes humaines. S’il s’agit effectivement d’un délire psychotique, il est impossible de prévoir les agissements de l’agresseur. Cependant, les psychotiques sont généralement désorganisés, ce qui me fait penser que soit il y a deux personnes, soit il n’est pas psychotique.
Voilà tout ce que je peux déduire du peu d’informations dont je dispose : je peux retenir les mobiles scientifique, sexuel et l’hypothèse du psychotique. Cependant, je n’ai pas l’esprit tranquille, comme un détail sur lequel je n’arrive pas à mettre le doigt. De quoi s’agit-il ? Ce détail pourrait me donner des pistes, des indices supplémentaires sur l’identité de mon agresser ou son mobile. Je reprends le fil de mes souvenirs depuis le début de mon service du jour et fais attention à chaque détail.
Il est 16h quand je prends mon poste. Je suis dans les rayons et je m’assure que tous les livres sont bien à leur place. J’aime que chacun ait une place, que les choses sont classées, rangées. L’ordre et la régularité donnent à ma vie une structure, c’est ma façon de m’adapter à ce monde imprévisible, de survivre dans une société remplie de contradictions, de surprises. C’est cette régularité qui m’a permis de faire face à ma maladie…
La librairie est bondée, c’est aujourd’hui que sort le dernier roman de Boris Akounine tant attendu par ses fans. Je passe entre les clients, un sourire affable sur le visage mais ne leur adresse la parole que s’ils me demandent de l’aide. Je ne suis pas encore très à l’aise avec cet aspect de mon travail. J’observe scrupuleusement chaque personne que je croise mais ne note rien d’anormal dans leur comportement. Le patron me demande de venir en renfort à la caisse, il y a trop de monde aujourd’hui.
Il est 17h30, d’après l’horloge numérique de mon moniteur, les clients défilent, ce sont surtout des fans de Boris Akounine. Un homme, d’environ cinquante ans et bien plus grand que moi, arrive avec un exemplaire de la Maison de Poupée. Il s’agit du troisième tome d’une série policière. Dans celui-ci , il est question d’enlèvement et de séquestration.
-Dites donc, il y a beaucoup de monde, aujourd’hui.
J’acquiesce avec un petit sourire.
-Vous l’avez lu ? demande-t-il soudain.
-Oui, c’est la suite de deux autres romans.
-Ah bon ? Pourriez-vous me donner les titres ?
J’obtempère et les lui note sur un post-it. Je lui tends le papier, au moment où il le prend, nos doigts se frôlent légèrement.

    Il n'y a pas encore de suite à ce texte...
    Un lecteur plein de talent et d'idées passera peut-être par ici... :-)

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Allen Walker
19.2cm
L'auteur :

Il est très effrayant, certes mais si vous le rencontrez, ne lui montrez surtout pas votre peur ou vous finirez .....

Publié dans Projet 1

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