Hécatombe

Je regarde par la porte pour voir ce qui m’attend en dehors de ce congélateur… Tout est calme, blanc ou gris argenté, et immaculé.
Je me retourne, en prenant soin de ne pas me griffer contre le fond. Il s’agit d’une plaque en métal coulissante, c’est cela qui me griffe la peau depuis tout à l’heure. Une matière à la fois douce et souple me gêne, elle contraste avec le fond rugueux de ce caisson. Je l’écarte et finis de me mettre sur le ventre. Alors, les bras tendus vers l’extérieur – mes doigts sont brûlants, tant la différence de température entre les deux environnements est grande – j’en agrippe le rebord et, dans une énième inspiration, après bien des essais, je tire sur mes bras pour faire coulisser la plaque de métal, alourdie par mon propre poids.
L’air chaud caresse mon visage, mes bras, ma poitrine dénudée, avant que cette douceur se transforme en brûlure incandescente et incendie chaque millimètre carré de mon épiderme. Ce nouveau climat est bien trop agressif et je reste au bord, toujours dans la boîte, le temps que mon corps s’y habitue.
J’ouvre les yeux et alors la lumière m’aveugle quelques instants, puis mes yeux s’acclimatent à la forte luminosité de l’extérieur. Je récupère le tissu à l’intérieur et m’en enveloppe. Cela me protège un peu de la brûlure et, à genoux assise sur mes pieds, j’en profite pour observer minutieusement la pièce. Une table, à l’extrémité de laquelle se trouve un lavabo, est au milieu de la salle. Des papiers sont posés au-dessus de meubles argentés à gauche de la table, ils dépassent légèrement d’une pochette. Je continue mon inspection et suis interpelée par la présence d’objets inconnus.
J’allais descendre de la plaque coulissante et suis surprise : je n’avais pas remarqué que j’étais aussi loin du sol et l’espace qui m’en sépare me fait peur.
Cependant, mes muscles sont encore trop engourdis pour que je me risque à l’escalade et j’abandonne pour l’instant. On dirait que des milliers de piqûres transpercent mes membres, de la pointe des orteils à mes hanches et du bout de mes doigts jusque dans mes épaules. C’est très désagréable et, comme si cela ne suffisait pas, cette douleur s’intensifie à chacun de mes mouvements.
Je reprends donc mon observation, à défaut de pouvoir faire autre chose. Sur ma gauche, à côté de la boîte étroite, s’étendent des rangées d’autres portes similaires. Au plafond, de grands tubes diffusent une puissante lumière blanche qui m’éblouit, je reporte mon regard vers le sol carrelé et blanc, comme le plafond, même si le vide me terrifie.
La sensation désagréable de piqûre commence à se retirer et je retrouve peu à peu l’usage de mes jambes mais je reste néanmoins bien emmitouflée dans le tissu et le noue autour de ma poitrine, puis me redresse sur les genoux. Une porte d’environ deux mètres est sur le mur d’en face un peu sur ma droite et, sur le mur adjacent, un genre de tableau noir est accroché.
Je me tourne vers la gauche et, en prenant soin de ne pas tomber, je me tiens à la plaque coulissante et à la poignée de la porte à côté. Je place aussi mon pied droit sur le dessus de la petite porte en dessous et commence à descendre prudemment de la plaque.
Tout à coup, celle à laquelle je me tiens par la main s’ouvre et je me retrouve au-dessus du vide, ne me retenant que par la main droite à la poignée et par la gauche à la plaque.
Les bras tendus, je m’y accroche fermement mais commence à faiblir. Je baisse les yeux vers le sol, malgré ma peur du vide, et jauge l’espace qui m’en sépare. Il reste la hauteur d’un casier entre mes pieds et le carrelage. Ne sachant comment descendre, je lutte contre ma faiblesse, contre l’engourdissement de mes muscles, contre la fatigue, la douleur… A bout de force, je finis par lâcher prise et tombe à terre, me tordant la cheville au passage.
La chute n’était pas très violente mais je suis mal retombée. Ma cheville fait si mal que cette douleur se répand dans tout mon corps, elle me paralyse totalement, je ne peux même pas bouger le petit doigt. Je reste immobile quelques instants, espérant ainsi atténuer la douleur… Elle s’estompe légèrement et je parviens à m’asseoir, la jambe tendue devant moi.
Je respire un peu mieux. Ma cheville est toute rouge, je passe la main dessus. Une bosse s’est formée et elle est très chaude. J’arrache un pan du tissu autour de mon corps et bande mon pied. Le maintenir en place aidera peut-être à faire passer la douleur. Au moins je pourrai essayer de marcher.
Agrippée au rebord de la table, je me hisse sur ma jambe indemne et laisse l’autre au repos. Elle est encore trop douloureuse pour que je m’appuie dessus. J’avance jusqu’au lavabo en m’aidant de la table et m’y penche pour boire, ce qui me fait beaucoup de bien. Après ces changements brutaux de température, de l’eau fraîche est la bienvenue.
Le tissu autour de ma poitrine est un peu desserré et je l’ajuste. Il m’arrive un peu au-dessus du genou et c’est très pratique pour marcher, je ne risque pas de tomber en glissant dessus. En revanche, je dois veiller à ne pas poser mon pied droit ou de le cogner contre les meubles.
J’avance donc lentement, en me tenant au lavabo, puis au plan de travail, jusqu’aux documents posés sur les meubles argentés. Il s’agit d’un dossier intitulé « rapports d’autopsies et résultats d’analyse ». Bien qu’ignorant l’origine de ces papiers, j’arrive à en saisir le sens. Selon ces rapports, trois jeunes femmes, qui ont toutes entre vingt et trente ans, sont mortes de la même manière.
Elles présentent toutes les mêmes marques aux poignets et aux chevilles qui indiquent qu’elles ont été ligotées, ainsi qu’un point rouge dans la nuque, sous le bulbe rachidien, signe qu’elles ont été piquées avec une aiguille. Cependant, aucune d’entre elles n’a de traves de poison ou de drogue dans le sang, comme le précisent les analyses sanguines. Elles semblent toutes avoir succombé à une crise cardiaque, alors qu’aucune d’elles n’avait de souci de santé grave en rapport avec le myocarde, à en juger par leurs dossiers médicaux.
En remettant en ordre les papiers, je remarque des traces violettes au niveau de mes poignets. Je passe mes doigts dessus, intriguée. Bien que la pression soit légère, aucune douleur ne me tiraille. Cédant à la curiosité, je me baisse et examine ma cheville non bandée. Elle porte, elle aussi, de larges marques violacées similaires à celles de mes poignets. Similaires à celles de ces femmes sur les photographies de ce dossier.
J’arpente la salle à la recherche de quelque chose, sans savoir quoi exactement. Je fouille dans les objets sur le meuble argenté près de la porte. Mes mains finissent par se refermer autour d’une petite chose ronde qui réfléchit la lumière intense de la salle. Je vais me poster devant une rangée de casiers et lève les bras au-dessus de la tête. J’oriente ensuite l’objet circulaire de sorte qu’il reflète l’arrière de ma nuque.
Je recule alors, les bras toujours derrière la tête, en état de choc. Je bute contre le lavabo juste derrière moi et lâche le miroir miniature qui tombe dedans et éclate en morceaux.
J’essaie de reprendre mon calme, la respiration heurtée, mais l’horreur me paralyse totalement. Comment… Comment est-ce possible ? Pourquoi ai-je… les mêmes marques que ces femmes ? Les photos dans le dossier montrent le même point rouge que celui que j’ai dans la nuque. Qu’est-ce que ça veut dire ? Comment est-ce arrivé ?
La panique s’est totalement emparée de moi, mes jambes sont aussi molles que du coton et n’arrivent plus à me porter. A genoux sur le carrelage froid et le visage dans les mains, je tente désespérément de reprendre mon calme, de contrôler cet accès de panique. Je respire aussi lentement que possible mais l’air me manque, j’étouffe. La pièce tourne autour de moi. J’ai l’impression que plus rien n’a de sens. Ma vue s’embrouille, mon cœur bat la chamade et j’entends même mon pouls dans mes oreilles.
Mes forces m’abandonnent peu à peu et je m’écroule sur le sol.

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Allen Walker
19.2cm
L'auteur :

Il est très effrayant, certes mais si vous le rencontrez, ne lui montrez surtout pas votre peur ou vous finirez .....

Publié dans Projet 1

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