Prologue

Un héros. Voilà ce qu’il leur fallait.
Quelqu’un qui saurait ramener l’espoir.
Ce monde en avait désespérément besoin. Mais lequel choisirait-il ?
Son regard fit le tour de la salle. Tant de candidats. Et un seul choix possible. Il remua avec malaise sur son siège.
Il baissa les yeux sur ses mains jointes. Ce qu’il s’apprêtait à faire était un crime, il le savait. Même les dieux condamnaient cet acte. Mais où étaient les dieux, à présent ? Et qui le condamnerait ici-bas ? Tous ceux qui auraient pu le faire étaient morts. Ils n’étaient plus qu’une poignée face à l’ennemi.

Il observa distraitement le reflet des flammes sur l’anneau d’or posé à son doigt, par dessus le gant de soie noire. Ce qu’il tentait de faire n’avait jamais été fait auparavant. Mais avait-il le choix ? Les héros de cette époque étaient tombés les uns après les autres, sans même avoir ralenti l’ennemi. Quel que soit la manière dont il prenait le problème, il revenait toujours à la même conclusion : il lui fallait un héros du passé.

Il se leva. Ses pas résonnèrent sur le sol de pierre dont les dalles étaient parcourues de délicates gravures. Il approcha d’une lourde table de chêne et contempla les objets qui y étaient exposés : une épée ayant la forme d’une longue plume, dont la finesse d’exécution indiquait l’origine elfique ; une hache de bronze trop lourde pour une main humaine ; une rapière si petite qu’elle aurait pu reposer dans le creux de sa paume…
Ses candidats. Toutes ces reliques avaient appartenu à des héros du passé. Leurs corps étaient devenus poussière depuis longtemps, mais leurs âmes étaient encore présentes dans ces reliques. Suffisamment présentes pour qu’il puisse ramener l’une d’elles.
Mais laquelle ? eut-il envie de hurler. La question occupait toutes ses pensées depuis des jours.
Il releva la tête et jeta un regard circulaire à la salle. Tant de candidats. Partout autour de lui, des tables couvertes d’objets précieux l’attendaient. Les reliques remplissaient chaque recoin : des armes de toutes époques s’entassaient pêle-mêle contre les murs, des dagues et des bijoux s’amoncelaient dans de vastes coffres. C’était la plus grande salle au trésor du monde. Mais pour lui, c’était seulement une botte de foin. Au milieu de laquelle se cachait une aiguille.
Trop nombreux, soupira-t-il en baissant les yeux. Son œil fut soudain attiré par l’une des pièces maîtresses de la table : un pendentif en argent, que sa traversée du temps avait terni au point de le rendre méconnaissable. Un individu sans le Don serait passé à côté sans même le voir.
De sa main gantée, il prit le pendentif par la chaîne et le contempla un instant. Le style de l’ouvrage et la patine du métal témoignaient de son âge : il devait avoir quelques milliers d’années. Il avait appartenu à Laem, un héros de légende. Doucement, il posa le pendentif dans sa main nue. Aussitôt, une vague d’images déferla en lui. Des scènes de batailles, de passions, d’attente. Puis vinrent les sons. Des rires, des cris, le bruit de l’acier contre l’acier, résonnèrent dans son esprit. Il tenta de s’orienter dans ce labyrinthe d’images et de bruits. Il s’accrocha à un souvenir au hasard. La salle s’assombrit, se modifia tout autour de lui jusqu’à devenir une cave chichement éclairée.
Il était accroupi derrière un tonneau.

– Nous sommes coincés, lui souffla Barm.
Il lui répondit par un étrange sourire, totalement déplacé dans cette situation.
– Pas pour longtemps.
Il empoigna son épée et son sourire s’élargit encore. La mâchoire de Barm béa d’une manière fort satisfaisante.
– Tu n’y penses pas, quand même ?! Laem, ils sont au moins cent, là-bas. Nous allons nous faire massacrer !
– On va bien s’amuser, c’est certain.
Et avant que Barm n’ait le temps de protester, il sortit de la cachette. Il y eut un instant de délicieux flottement. Il vit les yeux des soldats s’agrandir sous le coup de la surprise : ils étaient en chasse et ne s’attendaient pas à ce que leur proie vienne à eux. D’un air nonchalant, il caressa son pendentif porte-bonheur et demanda :
– C’est moi que vous cherchez ?
Les gardes s’agitèrent en tous sens  : certains se ruèrent dans sa direction tandis que d’autres appelaient des renforts. Barm sortit de derrière les tonneaux en poussant un soupir désespéré. Laem éclata de rire : c’était un bon compagnon de route, mais il était vraiment trop prudent.
Le premier garde arriva sur lui. Il leva sa lame pour parer le coup, et se dit que la journée promettait d’être intéressante.

Il lâcha le pendentif ; la salle s’agrandit et redevint familière. Il retrouva à regret son propre corps tandis que les souvenirs de Laem refluaient. Il avait passé une minute dans le souvenir, mais il savait qu’il ne s’était écoulé qu’une poignée de secondes dans la réalité. Le temps s’écoulait différemment dans les souvenirs. Comme dans les rêves.
Ses yeux se plissèrent. Laem était à première vue un héros de choix. Sa légende était toujours vivace alors qu’il avait vécu des milliers d’années auparavant. Tous les enfants avaient écouté bouche bée les conteurs relater ses exploits, les soirs de veillées ; tous s’étaient armés de branches pour être Laem combattant le dragon. Il avait fait de même dans sa jeunesse. S’il ramenait Laem, les soldats le respecteraient et le suivraient fièrement au combat.
Mais il éprouvait une certaine réticence à le choisir. Le pendentif n’était pas resté assez longtemps en possession du héros. Un objet emmagasinait les émotions, mais il lui fallait du temps pour s’imprégner d’une âme. Laem avait reçu ce pendentif à l’âge adulte, en récompense d’un de ses nombreux actes de bravoure ; s’il ramenait le héros de ces souvenirs, il serait… incomplet. Mieux valait trouver une relique dont le héros ne s’était jamais séparé durant sa vie.

Et puis, Laem était un peu dérangé. Il fallait être suicidaire pour affronter un dragon. Laem était un exemple de force, de courage, et de détermination. Mais les héros qui avaient péri ces derniers mois avaient les mêmes qualités, et elles ne leur avaient été d’aucun secours contre l’ennemi.

Non, il fallait cette fois un héros différent. Quelqu’un ayant prouvé sa valeur par son intelligence. Une personne qui aurait suffisamment d’imagination pour trouver une solution là où il n’en voyait pas lui-même.
Il reposa le pendentif sur la table, poussant un soupir : il avait si peu de temps devant lui.
Lorsqu’il avait annoncé qu’il cherchait des reliques d’anciens héros, les gens étaient venus à lui pour lui remettre ces trésors. Par petits groupes, d’abord, pour déposer entre ses mains une dague, un anneau, une pièce d’armure. Puis une file interminable de gens avait suivi : des familles dont les demeures avaient été brûlées ; des tribus dont les terres avaient été envahies ; des soldats dont l’armée avait été anéantie. Ils étaient tous venus, attirés par ce dernier espoir. La cité désertée depuis des siècles comprenait aujourd’hui plus d’habitants qu’elle ne pouvait en contenir. Et tous attendaient qu’il choisisse le héros.
Mais son annonce avait eu d’autres conséquences : l’ennemi avait eu vent de son projet ; il se dirigeait maintenant vers lui. C’est ici que se livrerait le dernier combat. La citadelle était réputée imprenable, mais il ne se faisait aucune illusion : d’autres lieux imprenables étaient tombés au cours des derniers mois. Et avec quelle facilité…

Il secoua la tête : il ne devait pas céder au désespoir. Le héros qu’il cherchait était forcément là, quelque part dans cette salle. Il le trouverait parmi ces reliques !
Il calcula le temps qui lui restait. L’ennemi serait là dans quelques jours. Il faudrait du temps au héros ressuscité pour s’adapter à sa nouvelle condition et organiser la résistance. Omt allar ghul, pensa-t-il. Le vieux dicton ne lui avait jamais paru aussi vrai.
Il observa la lumière par la fenêtre. Les rayons rosés et dorés lui indiquèrent que le jour tombait.
Cette nuit, décida-t-il. Il devait trouver un héros avant la fin de la nuit. Ou tout serait perdu.
D’une démarche hésitante, il se dirigea vers…

Vous devez être connecté pour publier. Se connecter



ID : 833Rang : 00
VN:R_U [1.9.22_1171]
Evaluez ce passage.
Note : 4.2/5 (10 votes)


admin
27.4cm
L'auteur :

La légende raconte qu'il est né dans une bibliothèque et a été élevé par des livres. Il garde de son enfance certaines habitudes déroutantes, comme celle de dormir dans les étagères. Passionné par la littérature fantastique, fantasy et jeunesse.

Publié dans Projet 2
1 commentaire

  1. 0 101

    julien900 :

    super

    VN:F [1.9.22_1171]
    -2 (4 votes)

Laisser un commentaire

Connexion